CHAPITRE XVII

Le raisonnement de Jim Hunt était juste. Il était plus sage d’obtenir de l’argent pour acheter les objets indispensables que d’essayer de voler ces objets séparément.

Cette nuit-là donc, Jim (qui, dans le temps, avait été un savant qui promettait) et Brandon (qui, dans sa ville, était un citoyen influent) dévalisèrent une auberge, dans la banlieue d’une petite ville. Ils y entrèrent le visage couvert d’un mouchoir, épouvantèrent les quatre clients et le patron qui se trouvait là et s’en allèrent avec le contenu de la caisse. Ils prirent la fuite en direction du sud, à bord de leur voiture.

À un demi-mille, ils s’arrêtèrent. Ils barbouillèrent copieusement de boue la carrosserie de leur voiture et Brandon dérégla sciemment le moteur de manière qu’il eût de continuels ratés. Puis, faisant demi-tour, ils passèrent au ralenti devant l’auberge qu’ils avaient dévalisée. À ce moment précis, des voitures de police, appelées par visiphone, arrivaient en trombe. Jim et Brandon continuèrent placidement à rouler avec leur voiture sale et poussive, tandis que des escouades de cars de police partaient en chasse, à toute vitesse, vers le sud.

Dix minutes plus tard après avoir remis le moteur au point, Jim et Brandon poursuivaient leur route. Ils roulèrent au moins quatre heures sans s’arrêter. À la fin, ils parquèrent leur véhicule non loin d’un poste télérécepteur. Ils mirent le contact sur la station la plus proche et écoutèrent les speakers qui apparaissaient sur l’écran. Personne ne pouvait échapper aux campagnes publicitaires même en quittant sa maison.

L’émission, divisée en rubriques selon l’usage, donna la fin des nouvelles sportives, puis annonça brièvement que, dans le sud, on continuait les recherches pour retrouver un maniaque homicide portant sur la tête un casque de fil de fer. Le dément était maintenant accusé de trois meurtres et d’un incendie ! L’émission ne parla pas de Miles Brandon. Le communiqué ne révéla pas non plus qu’on savait Jim en possession d’une voiture.

Ces omissions pouvaient être intentionnelles et avoir pour but d’endormir la méfiance de Jim et de Brandon, au cas où ils écouteraient les émissions. Mais l’exploit qu’avait réalisé Jim en enlevant une Chose n’était peut-être pas connu encore ?… Et, d’autre part, il était peu vraisemblable que la police soupçonnât la rencontre de Jim et de Brandon.

Ce qui était certain, c’est que les policiers n’avaient pas porté à l’actif de Jim le hold-up effectué quelques heures plus tôt et qu’on ne l’en accuserait pas. Jim et Brandon se trouvaient à deux cent cinquante milles de l’endroit où on cherchait le fou casqué, et bien à l’écart de la route qui conduisait chez Brandon.

Tous deux tinrent de nouveau le volant à tour de rôle toute la nuit. Ils passèrent la première partie du lendemain matin à déguiser Brandon d’une manière efficace. Un peu avant midi celui-ci sortit de sa cachette, se rendit à l’arrêt de l’autobus, monta dans le premier qui arriva et gagna ainsi une ville située à soixante-quinze milles environ de celle où il vivait habituellement. Jim Hunt, terriblement inquiet, se rongea les ongles des heures durant. On n’obligerait pas Brandon à parler, bien sûr, et personne ne penserait à l’interroger au sujet de Jim. Mais cette expédition audacieuse était quand même angoissante.

Brandon revint vers trois heures de l’après-midi. Il portait des paquets bien ficelés et paraissait à moitié malade.

— Des vêtements pour vous, dit-il. J’ai raconté qu’ils étaient destinés à mon fils qui fait ses études. J’espère qu’ils vous iront. Ceci est un costume pour moi ; je n’ai pas osé me changer dans le magasin. Et voici les objets dont vous aviez dressé la liste ; j’ai tout acheté dans un magasin d’électricité. J’ai raconté que j’avais un jeune frère qui aimait bricoler. J’ai également rapporté de quoi manger.

— Et puis ? dit Jim.

— J’ai appelé par téléphone la ville où je réside, continua Brandon. Je craignais que vous n’ayez raison, aussi n’ai-je pas demandé mon domicile. J’ai appelé un de mes employés – pas très brillant, mais loyal. Je lui ai dit, sans préciser, que j’avais eu des ennuis dans le sud…

— Et puis ? insista Jim, anxieux.

— Ma famille croit à l’histoire de ma crise de folie, répondit Brandon, amer. On lui a énuméré en détail toutes les excentricités que j’ai commises. Des policiers se cachent chez moi pour s’emparer de moi au cas où je parviendrais à y retourner. Je raconte, paraît-il, qu’il y a des monstres, des Choses non humaines qui veulent assujettir l’humanité ! Mon employé m’a relaté tout cela très fidèlement… Avant d’y avoir fait allusion, il était soupçonneux ; moi, j’ai fait semblant d’être furieux et je lui ai demandé de quoi il parlait. Il est persuadé maintenant que j’ai eu des ennuis et que j’ai inventé cette histoire de folie pour m’en sortir.

— Et alors ? fit Jim.

— C’est tout. Il va essayer de rassurer ma femme en lui disant que je ne suis pas fou. Je lui ai demandé de s’abstenir, mais il le fera sûrement. Conclusion… Je ne peux pas rentrer chez moi ! Si j’y allais, non seulement on m’arrêterait, mais on prendrait aussi ma femme – et cela avec de bonnes raisons – car elle demanderait à me suivre…

Jim respira plus librement.

— J’avais peur que vous téléphoniez à votre femme, confessa-t-il. Nous aurions été fichus tous les deux. À présent, il nous reste une chance, et je veux la jouer avant d’aller porter cette Chose à la Sécurité. Si je connais bien les fonctionnaires de cet organisme, leur premier soin sera de la confier à quelqu’un qui la mettra en liberté sans prendre les précautions indispensables. Et pendant qu’elle fomentera un désordre infernal, on m’expédiera par avion dans une prison où je serai enfermé pour toute ma vie. Par la suite, mes déclarations suivront la filière avec la mention : « Rapport fait par un maniaque homicide ». Et rien n’en sortira jamais. Je vais d’abord essayer mon plan. À propos, avez-vous pu avoir les bandes de pansement ?

Jim changea de vêtements, puis tous deux mangèrent avec voracité. Brandon entoura d’un pansement la tête de son compagnon et lui mit un bras en écharpe, ce qui, automatiquement, empêcherait que l’on soupçonnât la présence d’un casque de fer sur sa tête. Ils continuèrent leur voyage en plein jour. En traversant une petite ville, Jim vit dans un garage une voiture endommagée. Il prit mentalement note du numéro inscrit sur la plaque. S’il remplaçait par ce numéro celui que portait leur voiture, il augmenterait leur maigre marge de sécurité.

Une centaine de milles plus loin, Brandon acheta encore du matériel électrique. Ils dormirent de nouveau sur une route secondaire, mais en ayant soin de monter la garde à tour de rôle. Cette nuit-là, Brandon dit soudain :

— Cette Chose, dans le coffre, vous ne lui avez pas donné à manger. Est-ce qu’elle ne va pas mourir ?

— C’est un vampire, répondit Jim, d’une voix dure. Vous voulez peut-être lui donner votre sang en guise de nourriture ? Non, elle ne mourra pas. Les vampires peuvent supporter de longues périodes de jeûne. Comme les tiques et les punaises. Les tiques peuvent tenir six mois sans manger ; les punaises plus longtemps encore. Je ne suis pas en peine pour la santé du pauvre Petit Ami privé d’esclaves humains !

Ils avaient encore un jour de voyage à faire pour arriver à l’endroit auquel Jim pensait. Vers la tombée du jour, le lendemain, il engageait la voiture dans un chemin plein de broussailles, presque effacé. Le petit véhicule, traversant plusieurs ruisseaux à gué, pénétra dans une région qui était de plus en plus en friche. Les voyageurs durent même descendre pour enlever du chemin un tronc d’arbre.

Au coucher du soleil, ils arrivèrent dans un endroit où il n’y avait pas d’arbres ; du moins, ceux qui s’y trouvaient étaient encore petits. Des vignes grimpantes poussaient sur des coteaux à demi-écroulés. Une construction de briques, d’un étage, s’élevait au milieu d’une place déserte.

— C’est une bourgade abandonnée, expliqua Jim à son compagnon. Il y avait ici, jadis, une petite cité dont les habitants s’occupaient de fruits et de légumes de choix ; mais les cultures aquatiques et la baisse du coût des transports a balayé ces familles. Un été, quand j’étais gamin, la troupe de Scouts à laquelle j’appartenais a campé ici… Là, ajouta Jim en désignant la carcasse de briques, il y un dépôt local d’une grande banque. La cave y est encore, et nous en aurons besoin. Je m’accorde une semaine. Si je n’arrive pas alors à ce que je veux, j’essayerai le seul moyen qui nous restera. Mais je n’ai pas beaucoup d’espoir dans la Sécurité.

Ils déchargèrent la voiture pour transférer leur équipement dans l’endroit où ils allaient dormir. Mais Jim laissa la Chose dans le coffre de la voiture.

Le lendemain matin, de bonne heure, il se mit au travail. Comme matériaux, il possédait ce que Brandon avait pu acheter dans divers magasins d’électricité. Pour laboratoire, il se servirait de l’ancienne chambre-forte de la maison abandonnée.

Mais le but de son travail, c’était de sauver l’avenir de la race humaine.